La biodiversité, longtemps perçue comme un sujet périphérique, s’impose aujourd’hui comme un enjeu stratégique pour les entreprises. Bien plus qu’une question écologique, elle conditionne la pérennité des modèles économiques, la sécurité des approvisionnements et la capacité d’innovation. Intégrer la biodiversité dans une démarche RSE, c’est anticiper les risques, créer de la valeur durable et contribuer positivement aux territoires.
Pourquoi intégrer la biodiversité dans sa démarche RSE ?
Les humains ne représentent que 0,01 % de la vie sur Terre¹. Pourtant, leur impact sur le vivant est important : le taux mondial d’extinction des espèces est aujourd’hui au moins plusieurs dizaines à centaines de fois supérieur au taux moyen observé au cours des dix derniers millions d’années², du fait des activités humaines.
Un enjeu économique, social et stratégique majeur
Cette érosion accélérée de la biodiversité n’est plus seulement un sujet scientifique ou environnemental : elle constitue désormais un enjeu économique, social et stratégique majeur. Longtemps perçue comme un sujet périphérique, voire réservé aux ONG ou aux institutions publiques, la biodiversité est pourtant au cœur même de nos modèles de production et de consommation. Les entreprises, peu importe la taille ou le secteur, en dépendent directement ou indirectement.
Cet article propose d’explorer pourquoi et comment intégrer la biodiversité dans une démarche de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE).
La biodiversité : un capital naturel vital pour les entreprises
La biodiversité est définie par l’IPBES (la plateforme intergouvernementale scientifique sur la biodiversité, souvent qualifiée de « GIEC de la biodiversité ») comme la richesse du vivant dans toutes ses composantes. Elle englobe la diversité des espèces, la diversité génétique au sein de ces espèces, la diversité des écosystèmes, ainsi que l’ensemble des interactions qui existent entre ces différents éléments. L’être humain n’est pas extérieur à la biodiversité : il en est une composante à part entière.
Cette biodiversité constitue le socle même des ressources qui permettent à nos sociétés de vivre et de se développer. Elle est à l’origine de la fertilité des sols, des plantes qui nous nourrissent, de l’eau douce qui nous abreuve et qui a permis le développement de l’agriculture, ainsi que des matières premières indispensables à l’économie mondiale (bois, laine, coton, caoutchouc naturel, pétrole, ressources halieutiques…). De nombreuses molécules utilisées dans les médicaments modernes trouvent également leur origine dans les plantes, les champignons ou les micro-organismes.
Autrement dit, nos modes de vie et de consommation actuels reposent fondamentalement sur les services rendus par la biodiversité, appelés « services écosystémiques ». Cette dépendance a d’ailleurs été quantifiée : selon le Forum Économique Mondial, environ 50 % du PIB mondial dépend directement des ressources naturelles et des écosystèmes³. Les secteurs de l’agriculture, de l’agroalimentaire, de la construction, de la pharmacie, du textile ou encore de l’énergie sont particulièrement concernés, mais aucune activité économique n’est totalement indépendante du vivant.
La biodiversité est donc un enjeu vital pour le vivant, mais aussi pour les entreprises. La dégradation des écosystèmes, la raréfaction des ressources naturelles ou la disparition de certaines espèces font peser des risques croissants sur la continuité des activités économiques, la stabilité des chaînes d’approvisionnement et la création de valeur à long terme.
La RSE comme cadre d’action pour la préservation de la biodiversité
La RSE, dans son cadre posé par l’ISO 26000, intègre un pilier environnemental qui constitue un levier central pour agir en faveur de la biodiversité.
Un enjeu encore sous-estimé face au climat
Ces dernières années, de nombreuses entreprises ont largement investi le sujet du climat, devenu un enjeu environnemental prioritaire. Réduction des émissions de gaz à effet de serre, trajectoires de décarbonation ou stratégies de neutralité carbone sont désormais bien intégrées dans de nombreuses politiques RSE. En comparaison, la biodiversité reste encore un sujet relativement peu abordé, à l’exception de certaines grandes entreprises ayant identifié des enjeux directs pour leur activité (on peut par exemple citer Michelin, qui travaille sur des filières durables d’hévéa afin de sécuriser son approvisionnement en caoutchouc naturel).
Pourtant, comme nous l’avons vu, la biodiversité ne concerne pas une minorité d’acteurs économiques. Toutes les entreprises ont un impact sur la biodiversité, que ce soit par l’extraction de ressources, l’occupation des sols, les pollutions ou encore l’artificialisation des milieux. Il leur incombe donc de réduire ces impacts. Mais, par ailleurs, les entreprises sont profondément dépendantes de la biodiversité pour assurer leur production, leur résilience et leur compétitivité.
Un enjeu stratégique renforcé par la réglementation
Ainsi, parler de biodiversité pour les entreprises ne se limite pas à des enjeux symboliques (« sauver les pandas ou les ours polaires du Groenland »). Il s’agit plutôt de se demander : comment identifier et gérer les risques qui pèsent sur mon entreprise du fait de sa dépendance à certains actifs fournis par la biodiversité ? Cette approche par les risques et les dépendances permet de repositionner la biodiversité comme un enjeu stratégique, au même titre que le climat.
Cette évolution est renforcée par la structuration progressive des cadres réglementaires et des référentiels RSE. La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), par exemple, intègre explicitement la biodiversité à travers les normes ESRS. Les entreprises doivent désormais analyser ce sujet au prisme de la double matérialité, c’est-à-dire à la fois l’impact de leurs activités sur la biodiversité et l’impact de la perte de biodiversité sur leur performance financière.
Intégrer la biodiversité dans sa réflexion RSE et environnementale s’inscrit donc de plus en plus comme une démarche essentielle. Il s’agit non seulement de réduire son empreinte écologique, mais aussi de maîtriser les risques liés aux dépendances aux matières premières issues du vivant, de sécuriser ses approvisionnements et d’anticiper des évolutions réglementaires de plus en plus exigeantes.
Les actions et les bénéfices pour l’entreprise et ses parties prenantes
Mais alors, comment mettre en place concrètement une démarche biodiversité au sein de l’entreprise ?
Étape 1 : Réaliser un état des lieux et un diagnostic écologique
La première étape consiste à réaliser un état des lieux des impacts et des dépendances de l’entreprise vis-à-vis de la biodiversité. Cette analyse permet d’identifier les pressions exercées sur les écosystèmes, mais aussi les ressources naturelles critiques pour l’activité. Elle s’accompagne généralement d’une analyse des risques, intégrant les risques opérationnels, financiers, réglementaires et réputationnels liés à la dégradation du vivant.
En parallèle, un diagnostic écologique des sites peut être mené afin d’identifier les espèces présentes, les habitats existants et les enjeux de conservation associés. Cette approche permet d’orienter les actions à mettre en œuvre en fonction des spécificités locales et des espèces à préserver.
Étape 2 : Déployer des actions stratégiques et ciblées
Une fois ces diagnostics réalisés, des actions stratégiques et ciblées peuvent être déployées, parmi lesquelles :
- Contribuer à la préservation des ressources critiques, par exemple via le soutien à des ONG, des programmes scientifiques, des projets de restauration des écosystèmes, de reforestation ou de renaturation.
- Intégrer l’écoconception dans les processus de développement des produits et services, afin de réduire la pression sur les ressources naturelles et de favoriser une utilisation plus durable et responsable des matières premières issues de la biodiversité.
- Sensibiliser et former les collaborateurs, afin de créer une véritable culture d’entreprise autour de la biodiversité et de favoriser l’appropriation des enjeux à tous les niveaux.
- Mettre en œuvre des actions concrètes sur les sites, comme la préservation des habitats, l’installation de refuges pour la faune ou des partenariats avec des associations spécialisées, telles que la LPO (Ligue de Protection des Oiseaux).
Les bénéfices pour l’entreprise et ses parties prenantes
Ces démarches génèrent des bénéfices multiples.
- Sur le plan économique, elles contribuent à la réduction des risques, à l’innovation et à l’attractivité de l’entreprise.
- Sur le plan social, elles renforcent l’engagement des collaborateurs et améliorent l’image de marque auprès des clients et des partenaires.
- Sur le plan territorial, elles participent à la résilience des écosystèmes et soutiennent des économies locales durables.